
Endométriose : elles lui ont fait confiance… Il leur a retiré l’utérus sans raison médicale
À 25 ans, Mary n’avait plus d’utérus ni d’ovaires. Comme elle, d’autres patientes affirment avoir subi des chirurgies radicales pour une endométriose finalement absente ou minime. Révélée par une enquête télévisée, l’affaire provoque une onde de choc en Australie.
À Melbourne, derrière les façades élégantes des cliniques privées et la réputation d’excellence du système de santé australien, une onde de choc a traversé le pays. Ce qui n’était au départ qu’un murmure — quelques doutes exprimés à voix basse dans des salles d’attente — s’est mué en un scandale national. Un gynécologue réputé, le Dr Simon Gordon, est aujourd’hui accusé d’avoir pratiqué des interventions radicales — ablations d’utérus et d’ovaires — sur de jeunes femmes prétendument atteintes d’endométriose sévère, alors même que les analyses pathologiques révélaient peu ou pas de traces de la maladie.

Capture d'écran de l'une des patientes I Source : https://www.youtube.com/watch?v=EwnqZ12O1sQ
L’enquête, révélée par l’émission d’investigation Four Corners sur ABC News lundi 23 février 2026, a duré sept mois. Sept mois au cours desquels des dossiers médicaux ont été examinés, des comptes rendus opératoires épluchés, des facturations passées au crible. Ce travail minutieux a mis en lumière des pratiques que plusieurs spécialistes jugent « inutiles » et, plus grave encore, délétères.
Dans les salles d’attente, certaines patientes se souviennent encore du silence feutré, de l’odeur d’antiseptique, des regards anxieux échangés. « Je me souviens avoir vu des filles plus jeunes que moi », confie l’une d’elles à ABC. « Il y avait une jeune fille en particulier. Je ne voulais pas qu’il gâche sa vie, elle aussi. » Cette phrase, suspendue entre colère et culpabilité, résonne aujourd’hui comme un avertissement que personne n’a su entendre à temps.
Mary — prénom d’emprunt — fait partie de celles qui ont accepté de témoigner. À 25 ans, elle n’avait plus ni utérus ni ovaires. « Je lui ai confié mon corps », dit-elle. « Il a pris mon argent et ma confiance dans le système. » Lorsque le rapport d’anatomopathologie est tombé, l’effroi a remplacé la douleur : aucune endométriose significative n’y figurait. « J’ai été choquée. Je me suis sentie violée. Simon Gordon a détruit ma vie. Elle n’a plus rien à voir avec ce qu’elle aurait dû être à mon âge. »

Capture d'écran de l'une des patientes I Source : https://www.youtube.com/watch?v=EwnqZ12O1sQ
L’endométriose, maladie complexe et souvent invalidante, justifie parfois des gestes chirurgicaux lourds. Mais selon plusieurs gynécologues consultés par Four Corners, nombre d’interventions pratiquées par le Dr Gordon excédaient toute nécessité médicale. Le professeur Thierry Vancaillie, figure majeure de la chirurgie laparoscopique en Australie, dit avoir été « malade » après avoir examiné certains dossiers. « J’étais vraiment déprimé. C’était incroyable », confie-t-il. À propos du cas de Mary, son jugement est sans appel : « À mon avis, la chirurgie pratiquée était totalement inutile et a causé plus de mal que de bien. » Il s’étonne des descriptions opératoires évoquant des cicatrices pelviennes « étendues », qu’il qualifie d’« imaginaires » : « Il n’y avait pratiquement rien. »
Les révélations ont pris une tournure politique. Informé des accusations, le ministre fédéral de la Santé, Mark Butler, a parlé de faits « écœurants ». Il a saisi son homologue de l’État de Victoria afin qu’une enquête soit diligentée sur la gestion du praticien par l’Epworth Private Hospital, plus grand hôpital privé de l’État. Quelques jours après avoir appris qu’une investigation journalistique était en cours, l’établissement avait demandé au Dr Gordon de prendre un congé. Il choisira finalement de prendre sa retraite le week-end suivant.
À Victoria, la Première ministre Jacinta Allan a pris la parole dans une allocution solennelle. Les « victimes », a-t-elle déclaré, « méritent justice » et « Victoria exige des réponses ». Sans commenter le fond du dossier, elle a rappelé un principe fondamental : « Pratiquer une chirurgie inutile est un crime. Retirer les organes d’une femme sans nécessité clinique est un crime. Aider à une telle conduite est un crime. »
Le système de remboursement public est lui aussi scruté. Medicare examine les facturations du chirurgien, notamment l’utilisation répétée d’un code réservé aux cas d’endométriose sévère, alors que les examens pathologiques faisaient état d’atteintes minimes, voire inexistantes. La question financière, sans être centrale dans la douleur des patientes, ajoute une dimension supplémentaire au scandale : celle d’un possible abus des fonds publics.
Plusieurs confrères ont également accepté de sortir de leur réserve pour faire entendre leur inquiétude. La gynécologue Shamitha Kathurusinghe confie à l'émission d'ABC avoir reçu en consultation des patientes précédemment opérées par le Dr Gordon. Certaines avaient subi l’ablation des ovaires alors même que les analyses histopathologiques ne révélaient aucune trace d’endométriose. « Cela m’inquiète profondément, parce que c’est radicalement différent de ma manière de pratiquer », explique-t-elle. Dans sa voix, moins l’accusation que l’incompréhension face à des décisions chirurgicales qu’elle juge en décalage avec les standards actuels.
Les recommandations nationales du Royal Australian and New Zealand College of Obstetricians and Gynaecologists sont pourtant explicites : toute indication de chirurgie laparoscopique répétée pour traiter l’endométriose doit faire l’objet d’une évaluation minutieuse et d’une justification rigoureuse. La prudence, insistent les lignes directrices, doit primer face à des interventions invasives aux conséquences parfois irréversibles.

Capture d'écran de l'une des patientes I Source : https://www.youtube.com/watch?v=EwnqZ12O1sQ
Autre voix, autre inquiétude. La gynécologue Desiree Yap affirme avoir vu arriver dans son cabinet, depuis une quinzaine d’années, « un flux assez constant » de patientes adressées après avoir été prises en charge par le Dr Gordon, parmi lesquelles des femmes ayant subi plusieurs laparoscopies. « Il n’existe aucune preuve que des laparoscopies répétées résolvent le problème », souligne-t-elle. Avant d’ajouter, avec gravité : « Depuis vingt ans, nous nous sommes éloignés de l’idée que la chirurgie est la solution miracle à la douleur. »
Face à la tempête, Simon Gordon s’est défendu dans un communiqué. « Tout au long de ma carrière, je n’ai jamais pratiqué de chirurgie pour traiter l’endométriose, ou toute autre affection, sans être absolument convaincu qu’elle était dans l’intérêt de la patiente et destinée à améliorer sa qualité de vie. » Il rappelle que « la grande majorité des interventions ont soulagé ou éliminé la douleur », tout en reconnaissant qu’aucun chirurgien ne peut garantir un succès total ni exclure tout risque de récidive. « J’ai toujours agi de manière éthique et responsable », affirme-t-il.
Mais pour celles qui vivent désormais avec une ménopause précoce, une fertilité compromise ou anéantie, ces mots peinent à apaiser la blessure. « Ils auraient pu arrêter cela bien plus tôt », dit l’une d’elles, évoquant les alertes adressées au fil des années à la direction hospitalière et aux autorités de régulation. « Je ne suis pas sûre d’avoir déjà vu une série d’allégations aussi bouleversante en matière de soins. »

Capture d'écran du Dr Simon Gordon I Source : https://www.youtube.com/watch?v=EwnqZ12O1sQ
En septembre 2024, un professeur de gynécologie, accompagné de deux autres médecins, a saisi officiellement le régulateur australien, l’Australian Health Practitioner Regulation Agency (Ahpra). Dans leur signalement, les praticiens invitaient l’autorité à examiner attentivement les résultats anatomopathologiques des patientes opérées. « Nous vous suggérons de vérifier les analyses des tissus prélevés — nombre de patientes à qui l’on a affirmé qu’elles souffraient d’endométriose, voire d’endométriose sévère, ne présentent en réalité aucune confirmation pathologique », avait écrit le professeur.
Le courrier soulignait également un point particulièrement alarmant : plusieurs des femmes concernées s’étaient vu retirer au moins un ovaire. « Je ne trouve aucun confrère qui retire un ovaire à une femme de moins de 30 ans, sauf dans des circonstances extrêmement rares, comme un cancer », précisait-il. Et de conclure, sans détour : « Cette approche chirurgicale sort du cadre des pratiques gynécologiques standards. »
L’Ahpra a reconnu la détresse des patientes. Dans un communiqué publié le 23 février 2026, l’agence a refusé de commenter l’enquête en cours visant l’ancien obstétricien-gynécologue. Elle a assuré toutefois que la sécurité des patients constituait sa priorité absolue et qu’un panel d’experts médicaux indépendants serait mandaté pour examiner les éléments.
Aujourd’hui, des milliers de pages de dossiers médicaux sont épluchées, des décisions passées réexaminées, des responsabilités interrogées. Mais pour Mary et les autres, le temps judiciaire n’efface ni la douleur physique ni l’irréversibilité des gestes subis.