
Enquête sur la mort du fondateur de Mango : les soupçons se concentrent sur son fils
La mort d’Isak Andic, survenue en décembre 2024 lors d’une randonnée à Montserrat, bascule dans le drame judiciaire avec la mise en cause de son fils Jonathan Andic pour homicide présumé. Une enquête complexe, nourrie de contradictions, relance le mystère autour d’une chute longtemps présumée accidentelle.
Il y a des affaires qui semblent naître directement d’un scénario de série télévisée : une dynastie économique bâtie à la force du travail, un empire mondial de la mode, une montagne catalane baignée de lumière hivernale… et une chute mortelle qui, plus d’un an après, continue de hanter toutes les certitudes. L’histoire d’Isak Andic appartient désormais à cette zone trouble où le fait divers rejoint le drame familial, et où la vérité judiciaire peine à se stabiliser.

Isak Andic, PDG de Mango, assiste à la conférence de presse des 4e Mango Fashion Awards 2012, qui s'est tenue à l'hôtel Majestic le 30 mai 2012 à Barcelone, en Espagne I Source : Getty Images
Une matinée de décembre sur les hauteurs de Montserrat
Le 14 décembre 2024, dans le massif de Montserrat, le fondateur de la chaîne internationale de prêt-à-porter Mango entreprend une randonnée avec son fils aîné, Jonathan Andic. Le sentier, situé non loin des grottes de Salnitre à Collbató, est connu pour sa beauté autant que pour certains passages exposés. Rien, ce jour-là, ne laisse présager le drame.
Selon la version initiale du fils, les deux hommes marchaient ensemble lorsque, soudain, il a entendu un bruit de pierres. En se retournant, il a vu son père basculer dans le vide. Une chute vertigineuse de plus de cent mètres a mis fin à la vie de celui que beaucoup décrivaient comme l’un des self-made men les plus influents de la scène économique espagnole et catalane.

Isak Andic, président et fondateur de Mango, lors de la cérémonie de remise du 8e Prix du Royaume d'Espagne pour l'ensemble d'une carrière dans le monde des affaires (IESE), qui s'est tenue au Campus Nord de l'IESE Business School, le 18 mars 2024 à Barcelone, en Catalogne, en Espagne I Source : Getty Images
Dans les heures qui ont suivi, la première lecture des faits est celle d’un accident. L’hypothèse est jugée plausible, presque banale pour un terrain de montagne. Le dossier est même classé, quelques jours plus tard, par la magistrature locale. Mais cette version ne survivra pas longtemps aux premières zones d’ombre.
L’émergence du doute
Dès les premières investigations, les Mossos d’Esquadra ont relevé des éléments qu’ils ont jugés difficiles à concilier avec un simple accident. Des incohérences dans les déclarations, des variations dans les récits successifs, et surtout une question centrale : Jonathan Andic était la seule personne présente avec son père au moment des faits.

Isak Andic assiste au lancement de la nouvelle collection Mango au Centre Pompidou, le 17 mai 2011 à Paris, en France I Source : Getty Images
Au fil des semaines, le dossier est rouvert par le juge d’instruction de Martorell. L’affaire bascule alors dans une instruction sous secret, nourrie par des expertises techniques, des analyses du terrain et des recoupements d’appels téléphoniques.
Les enquêteurs se sont notamment intéressés aux conditions précises de la chute. L’examen médico-légal évoquait une trajectoire inhabituelle, « comme si la victime avait glissé les pieds en avant », un schéma qui ne correspondrait pas à une simple perte d’équilibre classique sur un sentier.

Des agents de la police régionale catalane (Mossos d'Esquadra) escortent Jonathan Andic, le fils d'Isak Andic, fondateur de la marque de mode espagnole Mango, à son arrivée au tribunal de Martorell, près de Barcelone, après son arrestation le 19 mai 2026 I Source : Getty Images
Les contradictions du récit
Jonathan Andic est entendu à plusieurs reprises. Son récit évolue légèrement au fil du temps. Tantôt il affirme marcher devant son père, tantôt il décrit une scène où il se retourne immédiatement après un bruit. Les enquêteurs, eux, cherchent à reconstituer la dynamique exacte de cette dernière marche.
Les analyses de la zone par les unités spécialisées de montagne des Mossos d’Esquadra viennent renforcer certaines interrogations. Selon leurs conclusions, le sentier ne présente pas de difficulté particulière et la visibilité, ce jour-là, était bonne. Autrement dit, rien n’aurait dû empêcher une perception claire de la chute si les deux hommes étaient effectivement proches.

Les pics calcaires des montagnes de Montserrat, près de Barcelone, en Catalogne, en Espagne I Source : Getty Images
Autre élément scruté : des traces au sol jugées peu compatibles avec un simple glissement accidentel. Les experts évoquent la difficulté de reproduire artificiellement une empreinte similaire à celle retrouvée sur place.
Un faisceau d’indices en construction
Au fil de l’enquête, d’autres éléments sont venus s’ajouter. Les téléphones, les déplacements, les habitudes de visite du lieu. Les enquêteurs ont établi que le véhicule de Jonathan Andic aurait été repéré dans la zone à plusieurs reprises avant le drame. Un élément interprété comme un possible repérage du terrain.
Plus sensible encore : le comportement numérique du suspect après les faits. Le changement de téléphone et la suppression de données sont relevés dans le dossier. Jonathan Andic explique avoir été victime d’un vol lors d’un déplacement à l’étranger, une version qui n’a pas totalement dissipé les interrogations des enquêteurs.
Dans le même temps, la relation familiale est examinée de près. Car au-delà des faits matériels, la dimension humaine du dossier est devenue centrale.

Jonathan Andic, le fils du fondateur de Mango, témoigne devant le tribunal d'instruction n° 5 de Martorell, le 19 mai 2026 à Martorell, Barcelone, Catalogne, Espagne I Source : Getty Images
Une relation père-fils sous tension
Héritier désigné mais aussi ancien dirigeant de l’entreprise familiale, Jonathan Andic est une figure connue du groupe Mango. Il a dirigé la société entre 2014 et 2018, avant d’être remplacé par son père à la suite de résultats décevants. Il conserve ensuite des responsabilités importantes, notamment à la tête de la ligne masculine Mango Man et comme vice-président du groupe.
Mais derrière cette organisation institutionnelle, les enquêteurs s’intéressent aux tensions internes. Selon plusieurs éléments du dossier, la relation entre le père et le fils aurait été marquée par des désaccords profonds, notamment autour de la gestion de l’héritage et de la place de Jonathan dans l’empire familial.
Certains messages et témoignages évoquent une relation conflictuelle, marquée par des frustrations et des désaccords financiers. L’instruction mentionne même des demandes anticipées d’héritage et des tensions liées à la transmission du patrimoine. Dans ce contexte, les enquêteurs s’interrogent sur la nature de la sortie en montagne : simple promenade familiale ou tentative de rapprochement dans une relation fragilisée ?
L’arrestation et le choc médiatique
Après plus d’un an d’investigations, les Mossos sont passés à l’action. Jonathan Andic est interpellé dans la matinée de mardi 19 mai 2026 et conduit au commissariat de Martorell avant d’être présenté à la juge instructrice, Raquel Nieto Galván.

Jonathan Andic, le fils du fondateur de Mango, témoigne devant le tribunal d'instruction n° 5 de Martorell, le 19 mai 2026 à Martorell, Barcelone, Catalogne, Espagne I. Source : Getty Images
Le moment de sa comparution a marqué les esprits : escorté par plusieurs agents, il a été vu menotté, ne répondant qu’aux questions de son avocat, Cristóbal Martell, connu pour avoir défendu de grandes figures médiatiques et économiques.
Après environ une heure et demie d’audition, le parquet requiert son placement en détention provisoire, assorti d’une possibilité de libération sous caution. La juge fixe la somme à 1,16 million de dollars environ.
La caution versée, Jonathan Andic est remis en liberté sous conditions strictes : retrait du passeport, interdiction de quitter le territoire espagnol et obligation de comparution régulière.

Jonathan Andic, fils du fondateur de Mango, à sa sortie du tribunal d'instruction n° 5 de Martorell après avoir versé une caution d'un million d'euros, le 19 mai 2026 à Martorell, Barcelone, Catalogne, Espagne I Source : Getty Images
Face à l’emballement judiciaire et médiatique, la famille Andic a réagi rapidement. À plusieurs reprises, elle a réaffirmé publiquement son soutien à Jonathan Andic et son engagement total dans la coopération avec la justice. Elle a insisté sur la présomption d’innocence et a contesté toute interprétation accusatoire.
Une affaire encore loin de son dénouement
Aujourd’hui, le dossier reste couvert par le secret de l’instruction. Aucune conclusion définitive n’a été rendue. Les autorités judiciaires parlent d’un faisceau d’indices, la défense dénonce des hypothèses fragiles, et entre les deux, une vérité encore fragmentaire.
Dans cette affaire, tout repose désormais sur la capacité des investigations à reconstituer minute par minute ce qui s’est réellement passé sur ce sentier de Montserrat. Une chute, un appel, des contradictions, et une question qui demeure suspendue au-dessus du vide : accident ou tragédie familiale aux contours encore inavoués ?